Fratrie, langage et petits défis...

Bien avant de partir pour l'Ukraine et de parler d'adoption, nous avons toujours souhaité une famille de 2-3 enfants. Nous avions toujours pensé qu'adopter une famille serait parfait pour les sécuriser et les soutenir durant leur enfance et leur adolescence. Nous savions aussi que cela pouvait aussi représenter quelques défis, mais rien de bien méchant...

Depuis notre retour au pays, nous voyons que les enfants sont de plus en plus à l'aise avec leur maison, avec nous et avec la famille directe. On ressent leur joie, leur excitation et leur amour. S'il y a bien quelque chose que les enfants nous apprennent, c'est de vivre l'instant présent. Ils vivent à coups de 5-10 minutes et il nous est impossible de planifier quoi que ce soit à l'avance. Les activités et leurs intérêts peuvent changer rapidement. Cela est normal dans un contexte où ils sont stimulés par toutes sortes de choses : les jeux extérieurs, les jeux électroniques, la télévision, les jeux de société et autres jeux amassés à l'étage, proche de leurs chambres. Par contre, nous avons noté qu'ils ont beaucoup de difficultés à jouer plus de 5 minutes sans la présence d'un adulte. Cela est tout à fait normal, car ils recherchent avant tout notre présence et la chaleur humaine de parents qui les aiment. C'est flagrant. 

Les enfants découvrent aussi de plus en plus nos habitudes, savourent de nouveaux plats ou de nouvelles façons de préparer des aliments, absorbent nos habitudes, etc... Ce sont des enfants qui sont très faciles à gérer. Les crises sont de plus en plus éloignées et rares. Cependant, nous ne sommes pas dupes et devinons que d'autres crises feront leur entrée, tout comme n'importe quelle famille avec des enfants de 9-10 ans.

Le plus gros défi demeure la francisation. Depuis le tout début, ils savent que nous parlons français et que toute la société qui nous entoure parle français. Mais depuis leur arrivée, on a senti un plateau voire une regression dans l'utilisation du français à l'oral. De ce fait, nous avons du agir et faire une réunion au sommet. Nous leur avons signifié qu'après 2 semaines passées avec nous, leur motivation à parler le français ne semble pas être très forte. Ils ont très bien compris notre message et ils essayaient de changer de sujet de conversation. Tout de suite, nous avons remarqué qui influence qui. En effet, avoir une fratrie c'est aussi avoir des jeux d'arrière-scène, avoir des jeux de puissance et des manigances. C'est un classique auquel nous nous attendions. Nous avons fait des jeux pour rendre l'apprentissage agréable : chercher des pictogrammes cachés un peu partout dans les pièces de la maison. Cela permet de travailler des thèmes de mots (ex : les véhicules) ainsi que les pièces de la maison. Par exemple, on demandait à Macha de chercher l'avion dans la salle de bain. Les enfants ont adoré. Cependant Lisa s'est rapidement isolée et a refusé de participer. Premier signe d'un refus d'apprendre. 

Après quelques discussions, les enfants m'ont signifié leur peur de perdre leur langue. En y pensant bien, leur langue et leur culture sont les seuls éléments qu'ils ont pu ramener et conserver avec eux. Sans cela, ils ne sont plus rien. Je leur ai signifié que je suis comme eux : je viens d'un autre pays, que j'ai ma culture et mon vécu. Cependant pour m'intégrer au monde qui m'entoure, j'ai du m'ajuster et apprendre certaines choses, y compris au niveau du langage. Je leur ai signifié qu'on leur demande d'apprendre une nouvelle langue, pas de perdre leur langue actuelle. Ça les a un peu rassuré, mais on sent que c'est une corde très sensible. 

Aujourd'hui, nous les avons réinstallé en réunion extraordinaire autour de la table. Puisque les jeux ne semblent pas donner de résultats concluants, nous avons du changer de stratégie. Comme tous les enfants, ils ne se motivent pas à faire quelque chose sans qu'on touche à quelque chose d'important pour eux. Nous leur signifions qu'ils ne font aucun effort pour se faire comprendre, pour utiliser les mots appris et que même s'ils connaissent un mot en français, ils utilisent le mot russe. De plus, il ne leur reste que 7 semaines avant d'entrer en classe. On leur a donc sorti des cahiers d'exercices en français et en maths qui couvrent leur niveau respectif. Cela avait pour but de leur montrer qu'ils ont une pente à remonter et que si rien n'est fait, cela sera très difficile. Les réactions ont été multiples. Lisa s'en est moquée et a juste dit qu'elle fera bien ce qu'elle voudra (extra comme réponse !). Oleg a fait la tête et a froncé les sourcils (plus tard on s'est parlé seul à seul et il pensait qu'il devait savoir tout cela pour septembre, mais je lui ai bien mentionné que le but est d'y aller à petites doses. Cela l'a beaucoup rassuré). Macha a eu le réflexe de commencer à apprendre et à pratiquer des mots appris. Les trois ont donc des réactions diamétralement opposées. 

En quittant la table, les enfants se sont mis dans une chambre en haut, en caucus, afin de discuter de la situation. Macha a vite été écartée car elle est la seule qui souhaite vraiment évoluer. La dynamique est passionnante à observer. De ce fait, on leur confirme que nous ferons des cours traditionnels de 30 minutes par jour, et individuels pour ne pas que X influence Y. Les temps de sorties, de jeux et autres plaisirs seront coupés tant et aussi longtemps qu'ils ne montreront pas de signes de progrès. Ça a brassé un peu, mais nous devions absolument les mettre au pied du mur. Lisa a continué d'utiliser des mots de russe uniquement, Oleg est parti dans sa chambre réfléchir et Macha était déjà à l'étude des lettres de l'alphabet. 

La francisation est très complexe car il faut étudier l'alphabet, puis développer le langage oral avant de s'aligner vers la lecture puis l'écriture. L'ordre d'apprentissage, on le connait bien. Par contre, c'est la stratégie d'apprentissage que nous peaufinons. En fin de journée, Oleg et Macha sont clairement remis de leurs émotions et ils utilisent des mots de français beaucoup plus souvent. Lisa continue de s'isoler et nous devrons probablement utiliser une autre stratégie pour elle. Les enfants sont dotés d'une excellente intelligence et ils comprennent beaucoup plus le français qu'on le pense. Nous irons donc dans un apprentissage forcé, organisé et structuré pour chacun d'entre-eux. Cette approche peut paraitre étrange pour certains d'entre-vous, mais quand vous avez 3 enfants à peu près du même âge, qu'ils se tiennent trop souvent entre-eux et qui refusent d'appliquer les quelques mots appris, vous devez mettre les bouchées doubles et organiser les enfants. Ne pas parler le français ne fera que les isoler, les frustrer (à l'école) et changer leur personnalité en développant des troubles de comportement. C'est exactement l'inverse que nous visons et ils ont été mis au courant que nous les aimons tellement que nous les aiderons du mieux qu'on peut dans ce processus. Petit à petit, nous sommes persuadés que nos enfants se débrouilleront très bien. Premier signe positif : ils adorent qu'on leur lise des histoires le soir... Pas si mal pour des enfants qui se butaient à notre langue ! Voici quelques conseils pour ceux qui souhaitent franciser une fratrie de 9-10 ans :

  • Isoler les enfants pour ne pas qu'un leader (négatif ou positif) ne vienne semer la zizanie
  • Débuter par le langage oral, des mots pratiques au quotidien, puis par l'alphabet, puis la lecture (sons complexes...) et l'écriture
  • Ignorer les enfants lorsqu'ils sortent un mot russe pour lequel ils connaissent l'équivalent en français
  • Couper dans les activités plaisantes lorsque l'enfant n'y met pas du sien dans son apprentissage. Récompenser l'enfant lorsqu'il présente un progrès
  • Utiliser les mots du jour le plus souvent possible dans la journée. Ex pour les couleurs, demander aux enfants de nommer la couleur des autos sur la route.
  • Rendre l'apprentissage agréable en ajoutant du jeu, des rires, etc...
  • Ne pas écoeurer l'enfant lors de son cours privé : si vous voyez qu'il en a assez, il faut se retirer tranquillement
  • Lors du repas ou dans l'auto, si les enfants parlent russe, ne pas hésiter à intervenir avec humour en les interrompant avec des "ah oui!", "non, dis-moi pas", "bien sûr", etc... Au début ça les frustre un peu, mais à la longue ils comprennent notre message.
  • À table ou dans l'auto, lorsque vous écoutez vos enfants parler entre eux et qu'ils utilisent des mots en russe pour lesquels vous savez qu'ils connaissent les équivalents français, dites ce mot à voix haute quite à interrompre leurs discussions. C'est très drôle de voir leur réaction.

Commentaires (1)

  • Amélie

    Amélie

    03 juillet 2014 à 18:31 | #

    Bravo à vous deux et bonne chance pour la francisation des enfants! Vous avez bien raison, c'est une preuve d'amour de les guider dans l'apprentissage de la langue, ils en seront heureux éventuellement!

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